Sibongile Zwane et sa famille chez Gone Rural

CraftRoute#1 : À la rencontre des traditions artisanales d’Afrique du Sud et du Swaziland.

Partout la même histoire. Les traditions artisanales se perdent. La mémoire même de leur existence est menacée. Des siècles de savoir-faire et de créativité se sont effacés devant la réalité économique des temps modernes. Il est inutile de continuer à tisser quand l’étoffe industrielle se vend 10 fois moins chère à l’étal du marché, pourquoi tresser, les containers en plastique sont bien plus économiques et pratiques…

La production de masse et la mondialisation ont réduit le coût des objets usuels au point de vider de son sens le travail manuel, souvent au prix d’énormes sacrifices pour les populations laborieuses et l’environnement. Il n’est plus rentable de fabriquer, la machine remplace la main, alors faute de candidats, les savoirs-faire disparaissent avec les derniers pratiquants. C’est une évolution naturelle, déplorée dans nos sociétés industrialisées, mais aux conséquences désastreuses pour les pays en voie de développement, où la création de richesse perdue n’est pas remplacée par une autre, et l’importation finit de remplacer la production locale.

Perdre une tradition artisanale, c’est assister à la lente érosion de notre identité culturelle, ce goût certain qui nous a été transmis par ceux qui l’ont exploré, et raffiné, génération après génération. À l’échelle du monde, c’est toute la beauté de sa diversité qui est en danger. Un nivellement par le bas qui progresse de manière fulgurante ces dernières années, et qui risque de ne plus laisser grand chose à explorer pour nos générations futures.

Lindiwe Dvuba chez Gone Rural

 Lindiwe Dvuba, passée maitre dans l’art du tressage de l’herbe lutindzi et du sisal chez Gone Rural. © Roman Jehanno

Roman Jehanno, Master Hasselblad 2014, est un photographe passionné par les métiers et les hommes. C’est à travers leur activité qu’il a choisit de les découvrir, et dieu sait que Roman a le goût des autres. Après des mois à parcourir la France et l’Europe à la recherche du coeur des hommes à l’ouvrage, nos chemins se sont croisés, avec une envie commune et un certain sentiment d’urgence, de documenter et de partager le savoir-faire des artisans du monde avant qu’il n’ait disparu, et avec lui, les passions qui l’animent.

South Africa - craftroute#1 - Dunoon

 Dunoon, le township des réfugiés Zimbabwéens et la Mecque de l’artisanat au Cap. © Roman Jehanno

La première étape de cette odyssée monumentale nous conduit aux confins de l’Afrique, à travers le Swaziland jusqu’en terre Zulu, à la rencontre d’un peuple fier, et à l’héritage culturel en proie à la modernisation galopante du continent.

South Africa - craftroute#1 - Oshoek

 Le poste frontière d’Oshoek et l’entrée au Swaziland, royaume de son altesse Mswati III. © Roman Jehanno

Rencontre n°1 : Après les plaines agricoles de l’est de l’Afrique du Sud, nous entrons au Swaziland par le poste frontière d’Oshoek, point de passage mythique pour les opposants au régime de l’apartheid qui ont franchi ce col à la recherche d’une terre d’accueil plus clémente. Notre première rencontre a lieu à quelques kilomètres de Mbabane, la capitale, avec la coopérative Gone Rural. Un projet fondé par Jenny Thorne au début des années 70 dans le but d’améliorer la condition des femmes, en leur permettant de générer un revenu pour leur travail artisanal.

Gone Rural - Vanneries du Swaziland

 Gcinaphi Zwane, artisane chez Gone Rural, coopérative de vannerie au Swaziland. © Roman Jehanno

Gone Rural - Vanneries du Swaziland

 Le travail de Gone Rural, coopérative de vannerie au Swaziland. © Storie

Gone rural est un projet de commerce équitable exemplaire qui fait vivre plus de 750 femmes des montagnes alentours ainsi que leur famille. Elles ont développé avec les années un savoir-faire mondialement reconnu dans la vannerie de l’herbe lutindzi et du sisal, proposant une gamme de produits aux motifs géométriques et colorés, à l’avant-garde du design Africain.

Rencontre n°2 : Un peu plus loin, Quazi Design nous a ouvert sa porte pour nous faire partager l’aventure de ce magnifique projet de réinsertion qui recycle le papier des journaux ou magazines en bijoux incroyablement créatifs et élégants. Ces femmes ont trouvés chez Quazi un emploi stable dans un pays ou plus de 38% de la population est sans emploi et sans ressource.

Quazi Design - Joaillerie de papier

 Quazi Design – Zandile Dlamini taille le papier comme on le ferait du diamant. © Roman Jehanno

Quazi Design - Joaillerie de papier

 Quazi Design – Accéssoires et objets de décoration en papier recyclé. © Quazi Design

Rencontre n°3 : Sur les hauts plateaux du Swaziland, que l’industrie forestière exploite à perte de vue, nous avons été accueillis par Richard Freemantle qui tient les rênes de la coopérative de vannerie Tintsaba. Fondée en 1985 par sa femme Sheila, le projet a permis de former plus de 1000 femmes qui vivent aujourd’hui de leur artisanat. Basé sur une tradition de tressage du sisal, Tintsaba a aidé ces femmes à affiner leur technique jusqu’à devenir des maitres artisans d’exception dont les pièces ornent nombre musées et galeries du monde entier.

Tintsaba - Vanneries du Swaziland

 Les artisanes de Tintsaba. © Roman Jehanno

Quazi Design - Joaillerie de papier

 L’art du sisal de Tintsaba. © Tintsaba

Rencontre n°4 : Nous quittons cette terre étonnante et ce peuple souriant pour nous rendre au Kwazulu Natal, auprès du projet Senzokhule Wires, en plein milieu des champs de batailles qui ont vu s’affronter les royaumes Zulu, les colons Boers et l’armée Britannique. Près de 600 artisans y produisent une vannerie traditionnelle mais faîtes de… fils de téléphone. En travaillant comme agents de sécurité dans les premières usines de télécommunication des années 70, les artisans Zulu passaient leur temps en tressant les rebus de câbles qu’ils trouvaient au sol. En rentrant au village, l’engouement pour ses paniers colorés et extrêmement résistants fût immédiat. Aujourd’hui, la coopérative a affiné la technique et s’est développé dans le monde entier, offrant toujours plus d’opportunités pour les artisans locaux.

Senzokhule wires - Paniers en fil de téléphone du Kwazulu Natal

 Les artisans de Senzokhule. © Roman Jehanno

Senzokhule wires - Paniers en fil de téléphone du Kwazulu Natal

 Le fil de téléphone chez Senzokhule. © Storie

Rencontre n°5 : Nous quittons un océan pour un autre, en survolant le Karoo, cette langue désertique qui coupe l’Afrique du Sud en deux. Nous voilà au Cap, le nouveau visage de ce pays qui bouillonne de créativité malgré les difficultés. Nous y retrouvons Wade Skinner, incorrigible romantique et artiste du cuir à l’origine de la magnifique collection Wolf and Maiden. Steve McQueen, Nelly Adams, Wozniak, chacune de ses créations porte le nom d’une de ses idoles qui a inspiré son design.

Tintsaba - Vanneries du Swaziland

 Wade Skinner, maitre du cuir. © Roman Jehanno

Senzokhule wires - Paniers en fil de téléphone du Kwazulu Natal

 Le sac Steve McQueen chez Wolf & Maiden. © Wolf & Maiden

Rencontre n°6 : C’est au tour de Professeur Pedro. Ne vous trompez pas, professeur est bien son prénom. Il nous ouvre les portes de son atelier en plein coeur de Dunoon, un des bidonvilles à la lisière du Cap. Professeur est un artiste réfugié Zimbabwéen qui, avec l’aide d’une 20aine d’artisans qu’il emploie, fabrique des sculptures animales en fil de fer récupéré. Trophées d’Oryx ou d’Impala, flamand rose ou mouton en taille réelle, ses pièces font sensation dans les galeries du monde entier.

Tintsaba - Vanneries du Swaziland

 Professeur Pedro – Sculpteur du fer. © Roman Jehanno

Senzokhule wires - Paniers en fil de téléphone du Kwazulu Natal

 Mouton du Professeur Pedro. © Storie

Rencontre n°7 : Autre projet remarquable, nous avons fait la connaissance de l’équipe de Streetwires, une coopérative de réinsertion qui profite à plusieurs dizaines d’artisans. Ensemble, ils travaillent le fil de fer et les perles pour créer des pièces exquises, tout le bestiaire d’Afrique y est représenté, ainsi qu’une statue de Nelson Mandela qui trône à l’entrée. Récemment, 2 guépards en taille réelle commandités par un riche industriel se sont envolés pour la Chine.

Tintsaba - Vanneries du Swaziland

 Riaan Hanekom – Un des fondateurs de la coopérative Streetwires. © Roman Jehanno

Ces 7 rencontres nous ont permises de ressentir l’incroyable richesse des traditions artisanales d’Afrique Australe, et, grâce à l’envie et la passion des ses créateurs, de comprendre les implications sociales et le potentiel de développement économique qu’offre l’artisanat pour les populations locales. C’est à travers de telles expériences que l’on réalise l’importance de sauvegarder et documenter ces savoir-faire avant qu’ils n’aient totalement disparu, comme c’est le cas, sans que l’on s’en émeuve, chez nous.

Nous avons eu la chance d’entreprendre ce voyage initiatique, première étape de notre quête de tout ce qui fait l’exception humaine, son ingéniosité, sa créativité, le travail de ses mains, depuis que l’homme est homme. Merci à tous ceux qui nous ont aidé et accueilli, Mahatsara, découvreurs des talents d’Afrique Australe, Danye, champions du commerce équitable au Swaziland, et bien sûr aux coopératives qui nous ont ouvert leurs portes, Gone Rural, Tintsaba, Quazi Design, Senzokhule Wires, Streetwires, ainsi qu’à toute l’équipe de Wolf and Maiden et du Professeur Pedro.

Vous allez pouvoir découvrir l’intégralité du travail de portraits de Roman Jehanno dans une exposition dédiée chez Storie très bientôt. En attendant, pour en voir plus du merveilleux travail de Roman, rendez-vous sur romanjehanno.com ou sur instagram.com/romanjehanno/.

Senzokhule wires - Paniers en fil de téléphone du Kwazulu Natal

 A la rencontre des artisans. © Roman Jehanno

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2 Responses to "CraftRoute#1 : À la rencontre des traditions artisanales d’Afrique du Sud et du Swaziland."

  1. Delecluse
    Delecluse 6 mois ago .Répondre

    JE PARS EN FEVRIER AU CAP POURRIEZ VOUS ME DIRE OU JE PEUX ACHETER LES OEUVRES DU pROFESSEUR PEDRO
    MERCII PAR AVANCE
    M DELECLUSE

    • storie
      storie 4 mois ago .Répondre

      Bonjour Martine,
      Vous devriez pouvoir trouver ses oeuvres dans la galerie d’artisanat du Waterfront, ainsi que dans certaines boutiques spécialisées du centre ville. Il vous sera très difficile de le rencontrer, il habite Dunoon, un township à la sortie de la ville.
      Je vous souhaite un très agréable voyage !
      Fabien

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